History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése, Vol. 1-2. Zévort, Marie Charles, translator. Paris: Charpentier, 1852.

XXVII. Les Corinthiens, informés du siége par des messagers venus d’Épidamne, préparèrent aussitôt une expédition. Ils publièrent l’envoi d’une nouvelle colonie à Épidamne avec jouissance entière de tous les priviléges des citoyens pour ceux qui voudraient s’y rendre ; si même quelqu’un voulait, sans partir immédiatement, partager ces avantages avec les autres colons, il était autorisé à rester, en déposant cinquante drachmes de Corinthe[*](Il y avait plusieurs espèces de drachmes, celle d’Athènes qui valait six oboles (environ 90 centimes), celle d’Égine, de la valeur de dix oboles attiques , et celle de Corinthe qui paraît avoir eu la même valeur. Cinquante drachmes de Corinthe répondent donc à environ 75 fr. de notre monnaie.). Beaucoup partirent, beaucoup aussi déposèrent l’argent. Les Mégariens furent priés de fournir une escorte de vaisseaux, pour le cas où les Corcyréens voudraient mettre obstacle à la traversée[*](Les Mégariens étaient étroitement liés avec les Corinthiens depuis qu’ils avaient, avec leur secours, secoué le joug d’Athènes.) ; ils se disposèrent à accompagner l’expédition avec huit navires ; les Paliens de Céphallénie avec quatre[*](L’ile de Céphallénie, d’abord alliée des Lacédémoniens, fut forcée dès la première année de la guerre de subir l’alliance athénienne.). On demanda

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aussi des vaisseaux aux Épidauriens ; ils en fournirent cinq ; les Hermioniens, un ; ceux de Trézène, deux ; les Leucadiens, dix, et les Ambraciotes huit[*](Leucade et Ambracie étaient des colonies de Corinthe.). Aux Thébains on demanda de l’argent, ainsi qu’aux Phliasicns ; aux Éléens des vaisseaux vides[*](Pour le transport des troupes.) et de l’argent. Les Corin- thiens, de leur côté, armèrent trente vaisseaux et trois mille hoplites.

XXVIII. A la nouvelle de ces préparatifs, les Corcyréens envoyèrent à Corinthe une ambassade qui s’adjoignit des députés de Lacédémone et de Sicyone. Ils ordonnèrent aux Corinthiens de rappeler la garnison et les colons d’Épidamne comme n’ayant aucun droit sur cette ville. Que si cependant les Corinthiens élevaient quelque prétention, ils s’en remettaient, pour leur part, disaient-ils, à l’arbitrage des villes du Péloponnèse désignées d’un commun accord ; consentant à ce que celui des deux peuples dont les droits sur la colonie seraient reconnus l’eût sous sa dépendance. Ils offraient aussi de s’en rapporter à l’oracle de Delphes. Ils ne voulaient pas la guerre ; mais, s’ils étaient forcés à la faire, ils se verraient dans la nécessité de chercher du secours là où ils n’auraient pas voulu en demander[*](Auprès des Athéniens.), et de se procurer des alliés autres que leurs amis actuels qu’ils auraient préféré conserver. Les Corinthiens leur répondirent : « Éloignez d’Épidamne vos vaisseaux et les barbares ; on pourra alors délibérer sur vos propositions ; mais jusque-là il n’est pus convenable que les Épidamniens

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soient assiégés, et nous mis en cause.» Les Corcyréens répliquèrent qu’ils feraient droit à cette demande si les Corinthiens rappelaient ceux qu’ils avaient envoyés à Épidamne. Ils consentaient même à ce que les deux armées restassent dans leurs positions et proposaient une trêve jusqu’à la solution du différend.

XXIX. Les Corinthiens repoussèrent toutes ces offres : leur flotte ayant parfait ses équipages et les alliés étant réunis, ils envoyèrent un héraut déclarer la guerre à Corcyre ; puis ils cinglèrent vers Épidamne, avec soixante-quinze navires et deux mille hoplites, pour y combattre les Corcyréens. Les vaisseaux étaient commandés par Aristée, fils de Pellichos, Callicrate, fils de Callias, et Timanor, fils de Timanthe. L’armée de terre était sous les ordres d’Archetimos, fils d’Eurytimos, et d’Isarchidas, fils d’Isarchos. Lorsqu’ils furent devant Actium[*](Actium (aujourd’hui Azio) est située en face de Nicopolis (Prevesca Vecchia).), sur le territoire d’Anactorie, là où est le temple d’Apollon, à l’entrée du golfe d’Ambracie, les Corcyréens envoyèrent, sur une barque, un héraut leur défendre d’avancer contre eux. En même temps, ils équipèrent leurs vaisseaux, radoubèrent ceux qui étaient vieux, afin de les mettre en état de tenir la mer, et garnirent les autres de leurs agrès. Le héraut ne leur ayant rapporté de la part des Corinthiens aucune parole de paix et leurs vaisseaux étant équipés au nombre de quatre-vingts (ils en avaient quarante au siége d’Épidamne), ils allèrent à la rencontre de l’ennemi, mirent leur flotte en ligne et engagèrent le combat. La victoire fut complète de leur côté ; ils détruisirent quinze des vaisseaux corinthiens. Le même

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jour ils remportèrent un autre avantage ; ceux des leurs qui assiégeaient Épidamne la réduisirent par une capitulation, aux termes de laquelle les étrangers devaient être vendus et les Corinthiens mis dans les fers jusqu’à ce qu’il en fût autrement ordonné.

XXX. Après le combat naval, les Corcyréens élevèrent un trophée à Leucimne, promontoire de Corcyre ; puis ils tuèrent tous les prisonniers, à l’exception des Corinthiens, qu’ils retinrent dans les fers. Les Corinthiens et leurs alliés, après cette défaite, firent voile vers leur patrie, et les Corcyréens restèrent maîtres de la mer dans tous ces parages. Ils cinglèrent vers Leucade, colonie de Corinthe, ravagèrent le pays et allèrent ensuite brûler Cyllène, chantier maritime des Éléens, en représailles de ce qu’ils avaient fourni aux Corinthiens des vaisseaux et de l’argent. A la suite de cette victoire navale, ils tinrent la mer sans que l’empire leur en fût disputé pendant la plus grande partie de l’année ; leur flotte ne cessa de porter le ravage chez les alliés des Corinthiens.

Enfin ceux-ci, exaspérés par les désastres de leurs alliés, expédièrent, à l’approche de l’été, une flotte et une armée ; ils campèrent à Actium et à Chimérium, dans la Thesprotide[*]( Sur la côte d’Épire, en face de Corcyre.), afin de garantie Leucade et les autres villes qui leur étaient dévouées. Les Corcyréens, de leur côté, leur opposèrent une flotte et une armée qui s’établirent à Leucimne. Mais de part et d’autre on évita de s’attaquer, et, après être restés en présence tout l’été, ils retournèrent chez eux, chacun de leur côté, à l’entrée de l’hiver.

XXXI. Pendant toute l’année après le combat

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naval et pendant la suivante, les Corinthiens, indignés de la guerre qu’ils avaient à soutenir contre les Corcyréens, construisirent des vaisseaux, mirent tout en oeuvre pour l’armement de leur flotte et firent venir soit du Péloponnèse, soit du reste de la Grèce, des rameurs engagés à prix d’argent. Les Corcyréens, informés de ces préparatifs, conçurent des craintes. Ils n’avaient d’alliance avec aucun État de la Grèce et ne s'étaient fait comprendre ni dans les traités des Athéniens, ni dans ceux des Lacédémoniens. Ils crurent donc devoir se rendre auprès des Athéniens afin d’entrer dans leur alliance et d’en obtenir quelque secours. Les Corinthiens, instruits de ce dessein , envoyèrent, de leur côté, une ambassade à Athènes, dans la crainte que la marine des Athéniens, jointe à celle de Corcyre, ne devînt pour eux un obstacle et ne les empêchât de mener la guerre comme ils l’entendraient. L’assemblée formée, un débat contradictoire s’engagea et les Corcyréens s’exprimèrent à peu près en ces termes ;

XXXII. « Il est juste, Athéniens, que ceux qui viennent, comme nous aujourd’hui, implorer le secours d’autrui, sans pouvoir invoquer ni aucun service rendu, ni les droits d’une alliance antérieure, démontrent avant tout que ce qu’ils demandent est avantageux, ou tout au moins ne présente aucun danger, et ensuite qu’on peut compter sûrement sur leur reconnaissance. Que s’ils ne peuvent rien établir de positif à cet égard, ils ne doivent pas s’irriter d’un refus. Si les Corcyréens nous ont députés vers vous, c’est qu’ils ont la conviction qu’en réclamant votre alliance ils peuvent vous donner pleine satisfaction sur tous ces points.

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« Notre embarras est grand ; car notre altitude jusqu’à ce jour doit, au milieu de notre détresse actuelle, vous paraître déraisonnable, et compromet aujourd’hui nos intérêts. Nous qui, jusqu’ici, n’avons jamais voulu accorder notre alliance à personne, nous venons maintenant réclamer celle des autres, et cela au moment où, par suite de cette même politique, nous nous trouvons isolés dans notre lutte contre les Corinthiens. Ainsi, ce qui autrefois semblait chez nous sagesse, cette répugnance à contracter aucune alliance et à partager au gré d’autrui les dangers de la guerre, se trouve n’être plus aujourd’hui qu’imprévoyance manifeste et faiblesse.

« Dans le combat naval qui a eu lieu, nous avons, à nous seuls, repoussé les Corinthiens ; mais aujourd’hui qu’ils s’avancent contre nous avec des forces supérieures, tirées du Péloponnèse et du reste de la Grèce, l’impossibilité où nous nous voyons de vaincre avec nos seules ressources, et la grandeur du danger, si nous sommes vaincus, nous mettent dans la nécessité de solliciter des secours et auprès de vous et partout ailleurs. Nous avons donc droit à quelque indulgence, lorsque, après avoir failli plutôt par erreur que par mauvaise intention, nous osons adresser une demande qui contraste avec nos précédentes habitudes d’indifférence.

XXXIII. « Si vous cédez à nos prières, ce sera pour vous une chose heureuse, à bien des égards, que nous ayons eu besoin de votre appui ; d’abord vous viendrez en aide à un peuple victime d’une injustice et qui ne porte aucun préjudice aux autres ; ensuite, en nous accueillant au moment des plus grands périls, vous nous rendez un service signalé et à jamais mémorable ; enfin

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notre flotte est, après la vôtre, la plus nombreuse de la Grèce. Songez combien est rare et heureux pour vous, combien affligeant pour vos ennemis un pareil concours de circonstances : une puissance dont l’alliance ne vous eût point paru achetée trop cher au prix de riches trésors et d’une vive reconnaissance, est là, qui s’offre d’elle-même, qui se livre, sans danger ni dépense pour vous ! Vous obtenez du même coup réputation de justice, reconnaissance de ceux que vous secourez, et accroissement de puissance pour vous-mêmes ! avantages qui, dans la suite des siècles, ne se sont offerts que bien rarement réunis. Car il est bien rare qu'un peuple, sollicitant une alliance, apporte à ceux qu’il implore autant de sécurité et d’éclat qu’il doit en recevoir luimême.

« Que si quelqu’un de vous ne croit pas à l’éventualité d’une guerre dans laquelle nous puissions vous être utiles, il se trompe ; il ne voit pas que les Lacédémoniens désirent la guerre parce qu’ils vous redoutent ; que les Corinthiens, puissants par eux-mêmes et animés de sentiments hostiles à votre égard, commencent par nous attaquer aujourd’hui pour en venir ensuite à vous, de crainte que notre union contre eux, cimentée par une haine commune, ne leur fasse manquer le double but qu’ils se proposent, nous nuire, et affermir leur propre puissance. Notre intérêt réciproque est de prendre les devants, nous en vous offrant, vous en acceptant notre alliance ; mieux vaut prévenir leurs desseins que d'avoir à les déjouer.

XXXIV. « S’ils prétendent qu’il y a injustice de votre part à accueillir leurs colons, qu’ils sachent que toute colonie honore sa métropole quand elle en est bien

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traitée ; mais qu’autrement elle s’en détache. Car les colons, en quittant la mère patrie, restent les égaux et non les esclaves de ceux qui demeurent. Leur injustice à notre égard est évidente : invités à mettre en arbitrage nos différends au sujet d’Épidamne, ils ont, pour soutenir leurs prétentions, préféré les armes au droit. Apprenez de leur conduite envers nous, qui leur sommes unis par la communauté d’origine, à ne point vous laisser aller à leurs séductions, à ne pas céder trop précipitamment à leurs priers ; car c’est en se préservant par-dessus tout du regret d’avoir servi ses adversaires qu’on assure d’une manière durable sa propre tranquillité.

XXXV. « Du reste, en nous accueillant vous ne romprez même pas votre traité avec les Lacédémoniens, puisque nous n’avons d’alliance avec aucun des deux partis. Le traité[*](La trève de trente ans.) porte que celles des cités grecques qui n’ont d’alliance avec personne sont libres d’en contracter avec qui bon leur semble. Il serait vraiment étrange que les Corinthiens pussent faire appel, pour l’équipement de leurs vaisseaux, à toutes les villes de même alliance[*](C’est-à-dire à tous les Etats compris dans l’alliance des Lacédémoniens.), mieux encore, à tout le reste de la Grèce, même aux États qui vous sont soumis, et qu’en même temps ils prétendissent nous interdire à nous et l’alliance dont il s’agit, et tout autre secours, de quelque côté qu’il vienne, afin de vous faire ensuite un crime d’avoir accédé à nos prières. Nous aurions bien plus justement à nous plaindre de vous, si nous ne pouvions vous convaincre : nous sommes en danger ;

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nous ne sommes point vos ennemis ; et vous nous re- pousseriez ! Eux, au contraire, sont vos ennemis ; ils sont les agresseurs ; et, loin de leur opposer aucun obstacle, vous souffririez, contre toute justice, qu’ils augmentent leurs forces en venant recruter jusque chez vous ! Ou bien empêchez les levées de mercenaires qu’ils font sur votre territoire, ou bien envoyez-nous aussi tel secours que vous jugerez convenable : mais le mieux de beaucoup serait de nous admettre ouvertement dans votre alliance et de nous venir en aide.

« Cette alliance vous offre de grands avantages ; nous l’avons dit en commençant, et nous l’avons prouvé. Le point capital c’est que nos ennemis sont les mêmes, (il n’y a pas de plus sûre garantie que celle-là) ; et que, loin d’être faibles, ils sont en état de faire beaucoup de mal à ceux qui se sont séparés d’eux. D’ailleurs, il s’agit d’une alliance maritime : repousser les avances d’une puissance continentale n’aurait pas pour vous la même portée ; car votre intérêt est, avant tout, d’empêcher qu’aucun autre peuple n’ait une marine ; ou, si vous ne le pouvez pas, d’avoir pour ami celui qui possède la puissance maritime la plus redoutable.

XXXVI. « Si quelqu’un, sans méconnaître ce que nos offres ont d’avantageux, craint, en les acceptant, de rompre le traité, qu’il sache que ce qui cause sa crainte[*](L’alliance avec les Corcyréens.) augmentera vos forces et inspirera plus de terreur à vos ennemis ·, tandis que la confiance qu’il puiserait dans un refus de concours, vous laissant faibles contre des adversaires puissants, ne ferait qu’accroître leur audace. Qu’il songe en outre que c’est sur Athènes

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non moins que sur Corcyre qu’il délibère en ce moment ; celui-là entend mal les intérêts de sa patrie et manque de prévoyance qui, lorsqu’il s’agit d’une guerre prochaine, imminente, n’envisage que le présent et hésite à se fortifier par l’adjonction d’une ville dont l’alliance ou l’hostilité est loin d’être indifférente. Elle est heureusement située, sur la route de l’Italie et de la Sicile, pour empêcher qu’une flotte ne se rende de là dans le Péloponnèse, ou de la Grèce dans ces contrées ; sans compter d’autres avantages considérables.

« Je résumerai en quelques mots, pour vous tous, pour chacun en particulier, les motifs qui doivent vous déterminer à ne pas nous abandonner : il y a dans la Grèce trois marines dignes d’être comptées : la vôtre, la nôtre et celle des Corinthiens ; si vous souffrez que deux d’entre elles se fondent ensemble, quand les Corinthiens nous auront accablés , vous aurez à combattre en même temps Corcyréens et Péloponnésiens ; si, au contraire, vous nous accueillez, l’adjonction de nos vaisseaux vous permettra de lutter contre eux avec des forces maritimes supérieures. »

Ainsi parlèrent les Corcyréens. Après eux les Corinthiens s’exprimèrent en ces termes :

XXXVII. « Puisque les Corcyréens, au lieu de se borner à solliciter votre alliance, ont accusé l’injustice de notre conduite et prétendu que nous leur faisions une guerre inique, nous sommes dans la nécessité de revenir d’abord sur ce double grief avant d’aborder le reste de la discussion : par là vous serez en état d’apprécier plus sûrement notre demande, et, si vous les repoussez dans leur détresse, ce ne sera pas sans réflexion.

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« Ils prétendent que c’est par prudence qu’ils n’ont jamais contracté alliance avec personne : mais non ! c’est par scélératesse, et non par vertu, qu’ils ont tenu cette conduite : ils n’ont jamais voulu d’alliés, afin de n’avoir pas de témoins de leurs iniquités et de ne point appeler à eux des hommes devant lesquels il leur eût fallu rougir. D’un autre côté, la position avantageuse de leur ville leur assure à eux-mêmes l’arbitrage des injustices qu’ils commettent, bien mieux que ne le fe- raient les traités ; car il est fort rare qu’ils naviguent chez les autres, et les autres sont souvent forcés d’aborder chez eux. Voilà donc à quoi se réduisent ces beaux prétextes pour ne pas contracter d’alliance : ce n’est pas qu’ils craignent de s’associer aux injustices des autres ; ils veulent commettre seuls l’injustice, employer la violence quand ils sont les plus forts, profiter du secret pour s’enrichir encore, et, au milieu de tous leurs brigandages, n’avoir pas à rougir devant des témoins. S’ils avaient cette honnêteté dont ils se targuent, plus ils sont indépendants de leurs voisins, plus il leur était facile de faire éclater leur vertu en pratiquant la justice envers les autres et en s’y soumettant eux-mêmes.

XXXVIII. Mais telle n’a été leur conduite ni envers les autres ni à notre égard : colonie de Corinthe, ils se sont de tout temps montrés rebelles ; et maintenant ils nous font la guerre, sous prétexte qu’ils n’ont pas été envoyés pour être maltraités. Et nous aussi nous prétendons n’avoir pas fondé une colonie pour en recevoir des offenses, mais pour lui commander et obtenir d’elle les égards qui nous sont dus. Les autres colonies nous honorent ; les colons nous chérissent ; entourés de

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l’affection du plus grand nombre, nous déplaisons à eux seuls ; d’où il suit évidemment qu’il doit y avoir de leur faute, et que ce n’est pas sans raison, sans avoir à venger de graves outrages, que nous leur faisons la guerre. Eussions-nous tort, il eût été beau pour eux de céder à notre colère ; la honte serait à nous si, malgré leur modération, nous nous fussions abandonnés à la violence. Loin de là, insolents eux-mêmes et gonflés de leurs richesses, ils se sont portés envers nous à de nombreux outrages, particulièrement à propos d’Épi- damne : lorsque cette ville, qui nous appartient, était en proie aux horreurs de la guerre, ils n’intervinrent pas ; puis, quand nous sommes venus la secourir, ils s’en sont emparés et la retiennent de vive force.

XXXIX. « Ils prétendent qu’ils ont offert d’abord de s’en rapporter à des arbitres ; oui, sans doute, s’il n’y a pas dérision à provoquer l’arbitrage quand on a commencé par prendre les gages et assurer sa position, au lieu de se mettre sur le pied de l’égalité avec son adversaire aussi bien en actions qu’en paroles, et avant tout débat. Ce n’est pas avant d’assiéger la place, mais seulement lorsqu’ils ont compris que nous ne resterions pas indifférents, qu’ils ont invoqué le nom spécieux de la justice. Coupables seuls du mal qu’ils ont fait à Épidamne, ils viennent ici aujourd’hui vous demander non une alliance, mais une criminelle complicité·, ils vous prient de les accueillir quand ils sont nos ennemis. Il leur fallait venir à vous quand ils n’avaient rien à craindre, et non au moment où il y a pour eux danger présent, pour nous offense à venger ; au moment où vous-mêmes, placés jusqu’à ce jour en dehors des avantages de leur puissance, vous partageriez à nos

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yeux, si vous leur veniez maintenant en aide, la responsabilité d’injustices auxquelles vous êtes étrangers. Que ne vous ont-ils autrefois associés à leur puissance ; vous eussiez pu courir en commun les hasards des événements ! Mais vous ne vous associeriez maintenant qu’à leurs crimes, auxquels vous n’avez point participé, et dont vous ne devez pas dès lors subir les conséquences.

XL. « Ainsi nous venons à vous avec de légitimes griefs ; eux, au contraire, sont convaincus de violence et de brigandage. Cela démontré, sachez maintenant que vous ne sauriez les accueillir sans injustice. Le traité porte, il est vrai, que les villes qui n’y sont pas inscrites pourront, à leur gré, se rallier à l’une ou à l’autre des parties contractantes ; mais il ne peut être question là des États qui n’entreraient dans une alliance que pour nuire aux autres. Cette clause concerne ceux qui, sans se soustraire à d’autres liens, ont besoin de pourvoir à leur sûreté, mais non ceux qui apportent avec eux, si l’on n’a la prudence de les repousser, la guerre au lieu de la paix. C’est là le danger que vous encourez, si nous ne pouvons vous convaincre : il ne s’agit pas seulement pour vous de devenir leurs auxiliaires, mais d’être nos ennemis et de rompre le traité qui nous lie ; car du moment où vous marcherez avec eux, il vous faudra nécessairement concourir à leur défense. Ce qu’exige la justice, le voici : avant tout restez neutres entre les deux partis ; ou, si vous ne le pouvez pas, marchez contre eux avec nous : car un traité vous lie aux Corinthiens, tandis que vous n’avez jamais passé même la moindre convention avec ceux de Corcyre. N’établissez pas ce précédent, qu’on peut accueillir des rebelles. Car, lorsque les Samiens

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se révoltèrent contre vous, notre suffrage ne s’est pas ajouté à ceux qui vous étaient contraires[*](Il n’est pas question ailleurs de cette délibération des États du Péloponnèse sur la demande des Samiens.). Alors que les autres Péloponnésiens étaient partagés sur la question de savoir si on devait les secourir, nous avons soutenu ouvertement que chacun a le droit de châtier ses propres alliés. Si vous accueillez, si vous défendez des coupables, on verra vos alliés, et en tout aussi grand nombre, s’adjoindre à nous ; vous aurez à subir, bien plus que nous encore, la règle que vous aurez établie.

XLI. « Tels sont les motifs légitimes que nous pouvons invoquer auprès de vous, d’après le droit public de la Grèce. Voici maintenant la grâce que nous vous demandons avec instance : Nous ne sommes ni vos ennemis, au point de vouloir vous nuire, ni assez vos amis pour exiger un service gratuit ; nous ne prétendons qu’à une seule chose, être payés par vous de retour : lorsque autrefois vous avez manqué de vaisseaux longs dans votre lutte contre les Eginètes, antérieurement à la guerre médique, vous en avez obtenu vingt des Corinthiens. Ce bon office et celui que nous vous avons rendu en empêchant les Péloponnésiens de secourir les Samiens, vous ont assuré la victoire sur Égine et la réduction de Samos. Nous vous avons rendu ces services dans un moment où les hommes, tout entiers à la poursuite de leurs ennemis, n’ont qu’une préoccupation, une seule pensée, celle de vaincre ; alors ils regardent comme ami quiconque les sert, fût-il auparavant leur ennemi ; comme ennemi quiconque les

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entrave, fût-ce même leur ami ; car ils vont jusqu’à sacrifier leurs propres intérêts à la passion du moment.

XLII. « Réfléchissez donc à ce que nous avons fait ; vous qui êtes jeunes, apprenez-le des anciens, et songez à nous payer de retour. Surtout n’allez pas, tout en reconnaissant la justesse de nos observations, vous imaginer que vos intérêts sont tout autres, en cas de guerre : celui-là assure le mieux ses intérêts qui commet le moins de fautes. Cette guerre à venir, dont les Corcyréens exploitent la crainte pour vous pousser à l’injustice, est encore chose obscure, incertaine ; et il ne convient pas que cette pensée vous trouble au point de vous faire encourir, de la part des Corinthiens, une haine non plus à venir, mais actuelle et inévitable.

« Il est plus sage de mettre de côté les défiances qui se sont précédemment élevées entre nous au sujet des Megariens[*](Les Mégariens, en guerre avec Corinthe pour une question de territoire, avaient abandonné l’alliance de Lacédémone pour s’unir aux Athéniens (V. liv. i, ch. 103).). Car un dernier service, rendu à propos[*](Il s’agit évidemment du service que les Corinthiens sollicitent actuellement et qui effacerait le souvenir de l’offense faite à propos de Mégare.), fût-il même léger, peut effacer une offense beaucoup plus grave. Ne vous laissez pas non plus séduire par l’importance de leur marine ; car on assure mieux sa puissance en évitant toute injustice envers ses égaux, qu’en se faissant entraîner par l’apparence d’avantages actuels à poursuivre, au milieu des dangers, un accroissement de pouvoir.

XLIII. « Puisque nous avons rappelé par hasard ce que nous avons dit autrefois nous-mêmes, à Lacédémone, à

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savoir que chacun doit punir ses propres alliés, nous vous demandons aujourd’hui la même chose : notre suffrage vous a été favorable ; que le vôtre ne nous soit pas contraire. Payez-nous de retour et songez que nous sommes dans cette situation où l’homme n’a pas de meilleur ami que celui qui l’aide, de plus grand ennemi que celui qui lui fait obstacle. Gardez-vous donc d’admettre, à notre détriment, ces Corcyréens dans votre alliance, et de les aider dans leurs injustices : en agissant ainsi vous ferez ce qui est juste et en même temps ce qui est le plus conforme à vos interest. » Ainsi parlèrent les Corinthiens.

XLIV. Les deux parties entendues, les Athéniens se réunirent deux fois en assemblée. Ils penchèrent d’abord en faveur des Corinthiens ; mais, changeant d’avis la seconde fois, ils résolurent de faire avec les Corcyréens non pas un traité d’alliance tel qu’ils eussent mêmes amis et mêmes ennemis (car, dans ce cas, si les Corcyréens leur eussent demandé de marcher contre Corinthe, leur traité avec les Péloponnésiens se serait trouvé rompu), mais bien une ligue défensive pour le cas où quelqu’un attaquerait soit Corcyre, soit Athènes, soit leurs alliés. Ils sentaient bien qu’en tout état de cause ils auraient la guerre avec les Péloponnésiens, et ils ne voulaient pas abandonner aux Corinthiens Corcyre pourvue d’une marine si florissante ; ils aimaient mieux mettre aux prises les deux peuples autant qu’ils le pourraient, afin que, le cas échéant et la guerre venant à s’engager, ils trouvassent Corinthe et les autres puissances maritimes déjà affaiblies. D’ailleurs, Corcyre leur paraissait avantageusement située sur la route de l’Italie et de la Sicile.

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XLV. Tels furent les motifs qui déterminèrent les Athéniens à accueillir les Corcyréens : peu après le départ des Corinthiens, ils envoyèrent à Corcyre un secours de dix vaisseaux, commandés par Lacédémonius, fils de Cimon, par Diotime, fils de Strombichus et par Protéas, fils d’Épiclès. Ils leur donnèrent pour instructions de ne pas combattre les Corinthiens, à moins qu’ils ne fissent voile contre Corcyre, ou contre quelque place de son territoire, et n’y tentassent une descente : dans ce cas la flotte athénienne devait s’opposer de tout son pouvoir à leurs entreprises. En donnant ces ordres ils avaient en vue d'éviter la rupture du traité. Les vaisseaux abordèrent à Corcyre.

XLVI. « Les Corinthiens, de leur côté, après avoir terminé leurs préparatifs, firent voile vers Corcyre avec cent cinquante vaisseaux : il y en avait dix d’Élée, douze de Mégare, dix de Leucade, vingt-sept d’Ambracie, un d’Anactorium, et quatre-vingt-dix de Corinthe. Le contingent de chaque ville avait son commandant particulier ; celui des Corinthiens était Xénoclidès, fils d’Euthyclès, avec quatre collègues. La flotte, après avoir touché la côte qui regarde Corcyre, fit voile de Leucade[*](Aujourd’hui Sainte-Maure.) et aborda à Chimérium[*](Aujourd’hui promontoire Chelandi, au sud de l’Albanie.) dans la Thesprotide. C’est un port au-dessus duquel se trouve, à quelque distance de la mer, la ville d’Ephyre[*](Au sud de Chimérium, à peu de distance de l’emplacement où est aujourd’hui Parga.), dans la partie de la Thespro- tide appelé Éléatide. Le lac Achérusien se jette dans la mer près de cette ville ; le fleuve Achéron[*](Il a sa source au-dessus de Souli, et se jette dans la Méditerranée au sud de Parga ; c’cst le Sulorum fluvius.), après avoir

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arrosé la Thesprotide, coule dans ce lac et lui a donné son nom. Près de là coule aussi le fleuve Thyamis[*]( Aujourd’hui Calamas, prend sa source à une quinzaine de lieues au nord de Janina.), qui sépare la Thesprotide de la Cestrine, et c’est entre ces deux fleuves que s’élève le promontoire Chimérium. Les Corinthiens prirent terre en cet endroit et y établirent leur camp.