History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése, Vol. 1-2. Zévort, Marie Charles, translator. Paris: Charpentier, 1852.

VII. Les villes fondées le plus récemment, à une époque où la marine avait déjà pris de l’extension et où les richesses étaient plus considérables, furent

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bâties sur le bord de la mer et entourées de murailles ; elles occupèrent les isthmes, position plus favorable au commerce et plus facile à défendre contre les étrangers. Mais les villes anciennes, soit des îles, soit du continent, ayant à redouter la piraterie fort répandue alors, s’établirent loin de la mer ; car on se pillait mutuellement, et tous les habitants des côtes, même sans être marins, se livraient au brigandage. Aujourd’hui encore on trouve ces villes habitées dans l’intérieur des terres.

VIII. La piraterie n’était pas moins répandue chez les insulaires, la plupart Cariens et Phéniciens ; car ces peuples avaient occupé une grande partie des îles. Ce qui le prouve, c’est qu’à l’époque où les Athéniens purifièrent Délos[*](Thucydide donne les détails de cette purification, liv. iii, chap. 104.), dans la guerre actuelle, et enlevèrent tous les tombeaux de ceux qui étaient morts dans l’ile, on reconnut que plus de la moitié étaient Cariens ; on les distinguait aisément à la forme de leurs armes[*](Hérodote (liv. i) attribue aux Cariens l’invention des aigrettes sur les casques, des peintures sur les boucliers et des anses qui servaient à les tenir dans le combat. Le scoliaste de Thucydide rapporte qu’on déposait dans chaque tombeau un petit bouclier et une aigrette, en mémoire de cette invention.) ensevelies avec eux et au mode de sépulture[*](« Les Phéniciens ensevelissaient leurs morts la tête tournée « vers l’occident, tandis que les autres peuples les tournaient « vers l’orient » (Scol. de Thuc.). Les Athéniens étaient aussi dans l’usage d’ensevelir leurs morts la tête du côté du couchant (Élien, Hist. div., v).) usité encore chez eux aujourd’hui.

Quand Minos eut fondé une marine, les communications par mer devinrent plus faciles ; car, à

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l’époque où il peupla la plupart des iles, il en avait expulsé les pirates. Les habitants des côtes, plus riches et plus puissants, eurent des établissements moins précaires ; quelques-uns même, ayant vu leur opulence s’accroître, s’entourèrent de murailles. Les faibles, occupés à s’enrichir, acceptèrent la domination des forts, et les plus puissants profitèrent de leurs richesses pour soumettre les villes inférieures. Cet état de choses avait été se développant lorsque plus tard eut lieu l’expédition contre Troie.

IX. Agamemnon était, je crois, le plus puissant des Grecs de son temps ; et c’est là ce qui lui permit, bien plus que le consentement des amants d’Hélène, liés par le serment fait à Tyndare[*](La beauté d’Hélène avait attiré de nombreux prétendants. Son père Tyndare, craignant les attaques de ceux à qui il la refuserait, les fit tous engager par serment à défendre contre toute violence celui qu’il aurait choisi pour gendre.), de réunir et de commander l’expédition. Ceux qui ont recueilli les traditions les plus exactes sur l’histoire du Péloponnèse rapportent que Pélops, parti d’Asie avec d’immenses richesses, s’éta- blit au milieu d’hommes pauvres, exerça autour de lui un grand ascendant, et donna, quoique étranger, son nom au pays[*](Il s’appelait précédemment Apia.). La puissance de ses descendants ne fit que s’acroître : Eurystée, neveu d’Atrée par sa mère, fut tué en Attique par les Héraclides. En partant pour cette expédition il avait confié le commandement de Mycènes et toute son autorité à Atrée, son parent, réfugié auprès de lui pour échapper aux violences de son propre père qui avait déjà tué Chrysippe. Eurystée n’étant pas revenu, Atrée, dont la puissance

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paraissait une garantie aux Mycéniens contre les tenta- tives des Héraclidcs, obtint les suffrages du peuple qu’il avait flatté, et se fit conférer la royauté de Mycènes et de toutes les contrées auparavant soumises à Eurystée. La puissance des Pélopides se trouva ainsi supérieure à celle des despendants de Persée. Agamemnon, héritier de cette puissance, et fort en même temps, je crois, de la supériorité de sa marine, parvint, moins par amour que par crainte, à rassembler l’expédition qu’il commanda. On sait d’ailleurs que c’est lui qui amena le plus grand nombre de vaisseaux, puisqu’il en fournit même aux Arcadiens ; c’est du moins ce que rapporte Homère, si toutefois son témoignage est valable. Homère dit aussi, à propos de la trans- mission du sceptre[*](Iliade, v. 108.), qu’il régnait sur un grand nombre d’iles et sur tout le pays d’Argos. Habitant le continent, il n’aurait pu, sans une marine, régner sur un grand nombre d’iles, à moins qu’on n’entende par là les îles voisines de la terre ferme, et elles n’étaient pas en grand nombre. C’est d’après cette expédition que nous devons juger celles qui ont précédé.

X. Si Mycènes était peu étendue, si telle ville d’alors paraît peu considérable aujourd’hui, on ne saurait cependant trouver là un indice sûr pour révoquer en doute l’importance que la tradition, d’accord avec les récits des poëtes, attribue à cette expédition. Car si Lacédémone était détruite et qu’il ne restât de visibles que les temples et l’emplacement des monuments publics[*](Il ne peut être question ici des maisons particulières ; car Lacédémone étant formée d’une agglomération de bourgades occupait une assez grande étendue, et eût paru très considérable, à en juger par la surface habitée.), la postérité, dans un avenir éloigné, aurait

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bien de la peine à croire, je suppose, que sa puissance ait répondu à sa renommée : et cependant elle possède deux des cinq parties du Péloponnèse[*](Ces cinq parties étaient la Laconie, l’Arcadie, l’Argolide, la Messénie, l’Élide. Les Lacédémoniens possédaient en propre la Laoonie et la Messénie.), elle commande aux trois autres et à un grand nombre d’alliés du dehors. Mais, ne formant pas un ensemble continu , n’ayant ni temples, ni monuments somptueux, com- posée d’une agglomération de bourgades éparses, suivant l’antique usage de la Grèce, elle paraîtrait inférieure de beaucoup à ce qu’elle est. Athènes détruite, au contraire, on jugerait au simple aspect de la ville que la puissance athénienne était double de ce qu’elle est en effet. Le doute ici ne serait donc pas fondé, et c’est moins l’apparence des villes qu’il faut considérer que leur puissance réelle.

On doit admettre que cette expédition, plus considérable de beaucoup que celles qui ont précédé, le cède à celles d’aujourd’hui. Même en ajoutant foi aux récits d’Homère, qui, en sa qualité de poëte, a dû orner et amplifier, cette infériorité sera encore évidente. Il compte, en tout, douze cents vaisseaux, montés, ceux des Béotiens, par cent vingt hommes, et ceux de Philoctète par cinquante, indiquant par là, ce me semble, les plus grands et les plus petits ; car il n’a pas parlé de la dimension des autres dans l’énumération. D’un autre côté il indique clairement, à propos des vaisseaux de Philoctète, que ceux qui les mon- taient étaient tout à la fois rameurs et combattants,

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puisqu’il fait des archers de ceux qui manient la rame. Il n’est pas probable d’ailleurs qu’il y eût sur les vaisseaux beaucoup d’hommes étrangers à la manoeuvre, si l’on excepte les rois et les hauts dignitaires, surtout lorsque la traversée devait se faire avec tous les équipages de guerre, sur des vaisseaux non pontés, construits suivant l’ancien usage et peu différents de ceux des pirates. Si donc on prend une moyenne entre les plus grands bâtiments et les plus petits, on reconnaîtra aisément que l’armée expéditionnaire était peu nombreuse pour une entreprise à laquelle avait concouru la Grèce entière.

XI. La cause en était moins dans la faiblesse de la population que dans l’exiguité des ressources. Faute de subsistances, on ne leva qu’une armée peu considérable, de telle sorte qu’on pùt espérer la faire vivre chez l’ennemi en combattant. En arrivant, les Grecs gagnèrent une bataille ; cela est évident, car autrement leur armée n’aurait pu se retrancher dans un camp fortifié ; mais, à partir de ce moment, il ne parait pas qu’ils aient fait usage de toutes leurs forces réunies. Faute de vivres, ils se mirent à cultiver la Chersonèse et à faire le brigandage ; et cette dispersion facilita aux Troyens, toujours égaux en forces à ceux qui restaient sous les armes, cette résistance de dix années. Si, au contraire, les Grecs étaient venus avec d’abondantes provisions ; si, au lieu de se livrer à la piraterie et à l’a- griculture, ils étaient restés constamment réunis et en armes, après leur première victoire ils auraient facilement emporté la ville, puisque, dispersés, ils purent cependant soutenir la lutte avec la seule fraction de leurs forces qui restait en face de l’ennemi. Tout entiers

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au siége de Troie, ils s’en seraient emparés en moins de temps et avec moins de peine. Ainsi, faute de ressources, les entreprises qui ont précédé n’ont eu qu’une médiocre importance, et celle-ci même, — les faits le prouvent, — a été de beaucoup au-dessous de sa renommée et des récits aujourd’hui accrédités par les chants des poëtes.

XII. Même après la guerre de Troie, la Grèce, au milieu des séditions et des émigrations continuelles, ne put prendre les accroissements que procure le repos. Le retour tardif des Grecs avait causé bien des agita- tions. De nombreuses séditions eurent lieu dans les villes, à la suite desquelles les vaincus allèrent fonder d’autres cités : les Béotiens d’aujourd’hui, chassés d’Arné par les Thessaliens, la soixantième année après la prise de Troie, s’établirent dans la contrée appelée maintenant Béotie, et autrefois Cadméïde. (Antérieurement déjà une fraction de ce peuple était établie dans le pays et avait envoyé des troupes devant Ilion[*](Strabon, livre ix, et Diodore, livre xix, rapportent également que les Béotiens, après avoir occupé le pays auquel ils ont donné leur nom, en furent chassés par les Thraces et les Pélasges, et se retirèrent à Arné, en Thessalie, d’où ils revinrent plus tard en Béotie.).) Les Doriens, de leur côté, occupèrent le Péloponnèse avec les Héraclides, quatre-vingts ans après la prise de Troie[*](L’an 1104 avant notre ère, suivant les calculs d’Od. Muller.). Lorsque après une longue période de troubles la Grèce fut péniblement arrivée au repos et à la stabilité, lorsque les séditions eurent cessé, elle envoya des co- lonies au dehors : les Athéniens en fondèrent dans l’Ionie et la plupart des îles[*](En particulier les Cyclades.) ; les Péloponnésiens s’établirent

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dans une grande partie de l’ltalie et de la Sicile et sur quelques points du reste de la Grèce[*](Ambracie, Anactorium, Corcyre, Leucade, Corinthe, étaient des colonies lacédémoniennes.). Toutes ces colonies furent fondées après la guerre de Troie.

XIII. Quand la Grèce devint plus puissante, et qu’on y fut plus occupé encore à s’enrichir, des tyrannies s’établirent dans la plupart des villes, à mesure que les revenus s’accroissaient. (Il y avait bien eu auparavant des royautés héréditaires, mais avec des prérogatives déterminées[*](Denys d’Halicarnasse admet (Antiq. r.) la même succession dans les gouvernements de la Grèce : d’abord la royauté avec prérogatives déterminées dans toutes les villes ; ensuite, la démocratie, et enfin le gouvernement despotique ou tyrannique. Aristote (Polit., iv, 17, et v, 4,) exprime avec plus de précision et de détails une opinion analogue. Il place avec raison entre la démocratie et la tyrannie le gouvernement aristocratique dont les excès portent souvent le peuple à se jeter entre les mains d’un maître.).) On équipa des flottes et on s’adonna davantage à la navigation. On dit que les Corinthiens ont, les premiers, fait usage de bâtiments très peu différents de ceux d’aujourd’hui, et que les premières trirèmes grecques ont été construites à Corinthe. On sait que le constructeur corinthien Ami- noclès fit aussi quatre vaisseaux pour les Samiens. De l’arrivée d’Aminoclès à Samos à la fin de la guerre du Péloponnèse il y a juste trois cents ans[*](704 av. J.-C.). Le plus ancien combat naval connu eut lieu entre les Corinthiens et les Corcyréens, deux cent soixante ans avant la fin de la guerre actuelle[*](664 av. J.-C.).

Corinthe, gràce à sa situation sur l’isthme, fut de tout temps une place de commerce ; car autrefois les

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Grecs, communiquant entre eux beaucoup plus par terre que par mer, tant ceux de l’intérieur du Péloponnèse que ceux du dehors, devaient traverser le territoire des Corinthiens ; aussi Corinthe était-elle puissante et riche, comme on le voit par les récits des anciens poëtes qui lui donnent le surnom d’Opulente. Lorsque les Grecs s’adonnèrent davantage à la navigation, les Corinthiens eurent une flotte et détruisirent les pirates. En possession d’un double marché[*](Par terre et par mer.), ils virent leur puissance s’accroître rapidement par l’affluence des richesses. Plus tard les Ioniens aussi eurent nne flotte nombreuse, au temps de Cyrus, premier roi des Perses, et de Cambyse son fils. En guerre avec Cyrus, ils dominèrent quelque temps sur la mer d’Ionie. Sous le règne de Cambyse, Polycrate, tyran de Samos, cut une marine puissante ; il soumit plusieurs ìles, entre autres Rhénie qu’il consacra à Apollon de Délos. Les Phocéens, fondateurs de Marseille, vainquirent sur mer les Carthaginois.

XIV. Telles étaient les marines les plus puissantes : on voit assez qu’elles ne se formèrent que plusieurs générations après la guerre de Troie ; les trirèmes y étaient peu en usage. Alors encore, comme au siége de Troie, les flottes ne se composaient que de pentécontores[*](Vaisseaux de cinquante rameurs, disposés sur un seul rang, vingt-cinq de chaque côté.) et de vaisseaux longs. Peu de temps avant la guerre médique et la mort du roi des Perses Darius, successeur de Cambyse, les tyrans de Sicile[*](Gélon offrit aux Grecs deux cents trirèmes, contre Xerxès, s’ils voulaient lui donner le commandement en chef de l’expédition.) et

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les Corcyréens eurent de nombreuses trirèmes. Ces flottes sont les dernières qui méritent d’être citées en Grèce, avant l’expédition deXerxès. Car, jusque-là, les Éginètes, les Athéniens et quelques autres peuples, n’avaient qu’une marine sans importance, composée surtout de pentécontores[*](Od. Muller oppose avec raison à cette assertion do nombreux passages des historiens anciens qui prouvent qu’antérieurement déjà la Grèce avait équipé de nombreuses galères. Égine, surtout, parait avoir eu une grande puissance ; car les historiens lui donnent le titre de reine des mers.). Ce fut même assez tard que, sur les conseils de Thémistocle, les Athéniens, en guerre avec les Éginètes, et dans l’attente de l’invasion barbare, construisirent des vaisseaux sur lesquels ils combattirent ; et encore ces bâtiments n’étaient-ils pas complétement pontés.

XV. Telles étaient les forces maritimes des Grecs dans les temps anciens et à une époque plus rapprochée. Elles suffirent du reste pour procurer une notable prépondérance à ceux qui les possédaient ; car elles augmentaient leurs revenus et assuraient leur domination sur les autres peuples ; à l’aide de leurs vaisseaux ils allaient soumettre les îles, surtout lorsque leur propre territoire était insuffisant.

Sur terre, il n’y eut aucune expédition d’où pût résulter un grand accroissement de puissance : toutes les guerres qui curent lieu n’étaient que de voisins à voisins ; les Grecs n’envoyaient pas au dehors d’expéditions lointaines en vue des conquêtes ; on ne voyait point alors les villes d’un rang inférieur s’allier aux plus puissantes et accepter leur commandement ; il n’y

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avait pas davantage d’alliance sur le pied de l’égalité pour des entreprises en commun ; chacun restait isolé et ne faisait la guerre qu’à ses voisins. Dans une seule guerre, celle qui eut lieu autrefois entre les Chalcidéens et les Érétriens[*](Chalcis et Érétrie, en Eubée, se firent la guerre à propos du territoire de Lelantium, renommé pour sa fertilité et ses eaux thermales. Les Milésiens soutinrent Erétrie, et les Samiens Chalcis (Hérodote, vii, 99 ; Strabon, x).), le reste de la Grèce se divisa et prit parti pour l’un ou l’autre des deux peuples.

XVI. Plusieurs États rencontrèrent des obstacles au développement de leur puissance : les loniens, en particulier, étaient arrivés à un haut point de prospérité lorsque Cyrus, avec les forces du royaume de Perse, renversa Crésus, soumit toute la contrée en deçà du fleuve Halys[*](Les anciens désignent ordinairement par ces mots l’Asie mineure, qu’ils appellent aussi Asie maritime, Asie en deçà du Taurus.), jusqu’à la mer, et réduisit en esclavage toutes les villes du continent. Darius, s’appuyant sur la marine des Phéniciens[*](Soumis à la Perse par Cambyse.), subjugua plus tard les iles[*](Hérodote dit (liv. i) que les iles Ioniennes s’étaient volontairement soumises à la domination de Cyrus.).

XVII. Tous les tyrans établis dans les villes de la Grèce, préoccupés uniquement de leurs intérêts, de la défense de leur personne et de l’accroissement de leur maison, se tenaient surtout dans les villes et s’y entouraient de tous les moyens de défense en leur pouvoir ; aussi, à part quelques entreprises contre leurs voisins, aucun d’eux ne fit il rien de mémorable. Il n’y eut que ceux de Sicile qui parvinrent à une haute puissance. Ainsi mille obstacles de tout genre s’opposèrent

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à ce que les Grecs fissent rien de remarquable en commun, et à ce que chaque État pût rien entreprendre isolément.

XVIII. Plus tard les tyrans d’Athènes et les derniers des nombreux tyrans qui longtemps avaient opprimé le reste de la Grèce furent chassés par les Lacédémoniens[*](Hippias, tyran d’Athènes, fut chassé par Cléomène, roi de Sparte (an 510). Aristote rapporte également (Polit., v, 8) que la plupart des tyrans furent chassés par les Lacédémoniens.), à l’exception de ceux de Sicile[*](En Sicile, la tyrannie finit à Agrigente, vers 472 av. J.-C., par l’expulsion de Thrasydée. Thrasybule, dernier tyran de Syracuse, fut chassé en 465.). Quant à Lacédémone, des séditions presque continuelles l’agitèrent, aussi loin que nous puissions remonter, de son occupation[*](Les Doriens ne fondèrent pas Sparte ; ils s’en emparèrent sur les Achéens.) par les Doriens ses habitants actuels ; mais néanmoins elle eut très anciennement de bonnes lois[*](Hérodote dit (i, 65) qu’aucun peuple de la Grèce n’eut d’aussi mauvaises lois que les Lacédémoniens jusqu’à Lycurgue.) et se pré- serva toujours de la tyrannie. En effet, quatre cents ans et plus se sont écoulés de l’établissement de la législation qui régit encore aujourd’hui les Lacédémoniens à la fin de la guerre actuelle[*](La guerre du Péloponnèse se termine en 404 av. J.-C., époque de la prise d’Athènes par Lysandre. On place ordinairement la réforme de Lycurgue 884 avant J.-C. Il y aurait donc un intervalle de 480 ans.). C’est à cette stabilité qu’ils durent la puissance qui leur permit d’intervenir pour régler les intérêts des autres villes. Peu d’années après l’expulsion des tyrans de la Grèce se livra la bataille de Marathon, entre les Athéniens et les Mèdes[*](490 av. J.-C.). Ce fut dix ans plus tard que le Barbare revint à la tête

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de la grande expédition pour asservir la Grèce[*](480 av. J.-C.). Devant l’imminence et la grandeur du danger les Lacédémoniens, supérieurs en puissance, prirent le commandement des Grecs alliés pour la résistance ; les Athéniens, à l’approche des Mèdes, eurent la pensée d’abandonner leur ville ; ils transportèrent tout ce qu’ils purent à bord de leurs vaisseaux et prirent la mer pour demeure ; puis, lorsque les barbares eurent été repoussés d’un commun effort, ceux des Grecs qui secouèrent le joug du roi, tout aussi bien que ceux qui l’avaient combattu d’abord, ne tardèrent pas à se partager entre les Athéniens et les Lacédémoniens : c’étaient là évidemment les deux puissances prépondérantes, l’une sur terre, l’autre sur mer. Leur union fut de courte durée : bientôt après, les Lacédémoniens et les Athéniens en vinrent à une rupture et se firent la guerre avec l’assistance de leurs alliés. Dès lors ceux des autres Grecs entre lesquels s’élevait quelque différend eurent recours à l’une des deux nations rivales ; et de cette sorte tout le temps qui sépare la guerre médique de la guerre actuelle se passa pour les Athéniens et les Lacédémoniens en alternatives continuelles de traités et de combats, soit entre eux, soit avec leurs alliés révoltés ; ils arrivèrent donc à la lutte parfaitement préparés, et avec toute l’expérience que donne l’habitude d’agir au milieu des dangers.

XIX. Les Lacédémoniens n’exigeaient aucun tribut des alliés soumis à leur autorité[*](Les conditions imposées par les Lacédémoniens aux peuples alliés étaient assez douces ; toutes les villes alliées restaient libres et autonomes ; elles ne payaient aucun tribut ; seulement dans les circonstances graves, et pour la défense des intérêts communs, elles fournissaient une contribution déterminée. Tous les alliés avaient également droit de suffrage ; les questions étaient décidées à la majorité. C’est ainsi que la guerre du Péloponnèse fut résolue, à Sparte, dans une assemblée de tous les confédérés. Les procès entre particuliers étaient réglés suivant les lois du lieu où ils avaient pris naissance ; entre Etats différents, par des arbitres. Les Lacédémoniens s'étaient réservé la convocation et la présidence des assemblées ; ils faisaient exécuter les résolu- tions prises en commun, réglaient les contingents des autres villes en hommes, vivres, munitions, fixaient les contributions en argent, etc. —Thucydide a signalé (liv. i, 141 ) les vices de cette organisation.) ; ils s’attachaient seu- lement à leur faire adopter, dans l’intérêt de leur

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politique personnelle, le gouvernement oligarchique. Les Athéniens, au contraire, s’étaient emparés des vaisseaux de tous les autres États, excepté Chio et Lesbos, et avaient imposé partout un tribut en argent. Aussi, dans la guerre actuelle, purent-ils faire, réduits à leurs seules ressources, des armements plus considérables qu’à l’époque où, entourés de leurs alliés, ils étaient dans tout l’éclat de leur puissance[*](Thucydide fait ici allusion à l’époque où les Athéniens furent investis du commandement contre les Perses, après la retraite des Lacédémoniens. L’autorité d’Athènes sur ses alliés avait d’abord été renfermée dans les mêmes limites que celle des Lacédémoniens : assemblées générales des alliés à Delos ; délibération en commun ; contribution de guerre, consacrée exclusivement à la défense commune ; mais bientôt les Athéniens, en divisant les alliés, en attaquant d’abord les plus faibles, les soumirent successivement, imposèrent partout leurs propres lois, excitèrent la jalousie du peuple contre les grands, implantèrent la démocratie de vive force, et, à la faveur des troubles qu’ils excitaient, imposèrent partout de lourds tributs. Au commencement de la guerre du Péloponnèse, les seuls de leurs alliés qui eussent conservé leur indépendance étaient les Platéens, les Messénicns de Naupaete, les habitants de Chio et de Lesbos.).

XX. Telle m’est apparue l’antiquité. Il est difficile, du reste, d’admettre tous les témoignages qui se transmettent d’àge en âge ; car, en général, les hommes se communiquent sans aucun contrôle le récit des faits passés, même de ceux qui intéressent leur propre pays. C’est ainsi que la plupart des Athéniens croient

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qu’Hipparque exerçait la tyrannie quand il fut tué par Har- modius et Aristogiton. Ils ne savent pas qu’Hippias commandait alors, comme aîné des fils de Pisistrate, et qu’Hipparquc et Thessalus étaient ses frères. Au jour fixé, et au moment même de l’exécution, Harmodius et Aristogiton soupçonnèrent que quelques-uns de leurs complices avaient fait des révélations à Hippias ; le croyant instruit, ils s’abstinrent à son égard ; mais ils voulurent du moins, avant d’être arrêtés, faire quelque action d’éclat et ne pas s’être exposés pour rien ; ayant rencontré près du temple nommé Léocorion[*]( Le Léocorion était un temple d’Athènes consacré aux filles de Léos, fils d’Orphée. L’oracle de Delphes avait déclaré que le seul moyen de sauver la ville était de les sacrifier, et leur père les avait livrées lui-même (Élien, Hist. div. xii, 28).) Hipparque occupé à se préparer pour la fête des Panathénées[*](Fète en l’honneur de Minerve. Les grandes panathénées se célébraient tous les quatre ans.) ils le tuèrent. Il y a beaucoup d’autres faits, même contemporains et que le temps n’a pas effacés de la mémoire, dont on n’a cependant que de fausses idées dans le reste de la Grèce ; ainsi on croit que les rois de Lacédémone donnent chacun deux suffrages au lieu d’un, et qu’ils ont une cohorte appelée Pitanate, ce qui n’a jamais existé. Tant la plupart des hommes ont peu de souci de la recherche du vrai et s’attachent de préférence à ce qui est sous leur main !

XXI. Néanmoins on ne se trompera guère en

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admettant, sur les preuves que j’ai alléguées, que les événe- ments dont j’ai présenté l’esquisse sont tels que je l’ai dit ; à moins qu’on n’aime mieux accepter les récits pompeux des poëtes qui ont exagéré et embelli les faits, ou les discours arrangés des historiens, plus préoccupés de flatter l’oreille que de suivre la vérité[*](Thucydide fait ici allusion à Hérodote, sans le nommer. Il laisse rarement échapper l’occasion d’attaquer ce grand historien, dont le génie poétique et brillant contrastait avec l’esprit rigoureux et positif de Thucydide. C’est à Hérodote (vi, 57) qu’est empruntée la tradition sur le double suffrage des rois de Lacédémone et celle relative à la cohorte Pitanate (ix, 53).) en racontant des événements pour lesquels les preuves manquent, et qui, pour la plupart, effacés par le temps, sans valeur historique, ont pris rang parmi les faits mythologiques. On peut donc croire que les résultats de mes investigations, appuyées sur des témoignages aussi incontestables que possible lorsqu’il s’agit de faits anciens, ont une suffisante autorité.

Que l’on juge par les faits la guerre actuelle, et, malgré la tendance qu’ont les hommes à croire toujours que la guerre dans laquelle ils sont engagés est la plus importante de toutes, puis, quand elle est finie, à admirer davantage les exploits antérieurs, on verra clairement que celle-ci l’emporte sur celles qui ont précédé.

XXII. Quant aux discours prononcés aux approches de la guerre, ou pendant sa durée, il était difficile d’en conserver exactement les termes précis, soit que je les eusse personnellement entendus, soit qu’'ils m’eussent été rapportés d’ailleurs. Aussi ai-je prêté à chacun le langage qu’il me paraissait avoir dû nécessairement

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tenir dans la circonstance, me tenant, du reste, pour l’ensemble de la pensée, le plus près possible de ce qui avait été dit réellement[*](Il est facile de voir que ces discours sont, au moins pour le style, entièrement de Thucydide. On y reconnaît partout sa manière d’écrire ; la plupart même eussent été déplacés dans les circonstances où l’historien suppose qu’ils ont été prononcés ; ils ne sont qu’un cadre adopté pour détacher du corps de l’ouvrage des événements, des détails de moeurs que Thucydide a voulu mettre dans un plus grand jour (V. la Préface).). Pour ce qui est des événe- ments de la guerre, je ne m’en suis rapporté ni aux informations du premier venu, ni même à mon opinion personnelle ; j’ai cru ne devoir rien écrire sans avoir soumis à l’investigation la plus exacte chacun des faits, tout aussi bien ce que j’avais vu moi-même que ce que je connaissais par ouï-dire. Il était difficile, d’ailleurs, de découvrir la vérité ; car ceux qui avaient assisté aux événements ne s’accordaient pas dans leurs rapports, et les dires des deux partis variaient suivant les inclinations personnelles et la mémoire de chacun. Peut-être aussi ces récits, dépouillés de tout merveilleux, paraîtront- ils moins agréables à la lecture ; mais il me suffira qu’ils soient jugés utiles par ceux qui voudront connaître la vérité sur le passé et préjuger les événements ou identiques, ou analogues, qui naîtront dans l’avenir du fonds commun de la nature humaine. Cet ouvrage est plutôt un bien légué à tous les siècles à venir qu’un jeu d’esprit destiné à charmer un instant l’oreille.

XXIII. De tous les faits antérieurs, le plus considérable fut la guerre médique, et cependant deux batailles navales[*](Batailles d’Artemisium et de Salamine.) et deux combats sur terre[*](Combats des Thermopyles et de Platée.) eurent bientôt

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décidé la querelle. La guerre actuelle, au contraire, s’est longtemps prolongée ; et pendant sa durée la Grèce éprouva des désastres tels, qu’elle n’en vit jamais de pareils dans une même période de temps. Jamais, en effet, il n’y eut autant de villes prises et dévastées, soit par les barbares, soit par les Grecs eux-mêmes, dans leurs luttes réciproques (on en vit même qui, une fois prises, changèrent complètement d’habitants). Jamais les combats et les séditions n’amenèrent autant d’exils et de meurtres. Des événements qui n’étaient précédemment connus que par la tradition, et que les faits venaient bien rarement confirmer, trouvèrent alors créance : ce furent, par exemple, de violents tremblements qui s’étendirent à la plus grande partie de la terre ; des éclipses de soleil plus fréquentes qu’en aucun temps dont on ait gardé le souvenir ; dans quelques contrées de grandes sécheresses et par suite la disette ; enfin un mal redoutable entre tous et qui dépeupla une partie de la Grèce, la peste ; car les Grecs virent dans le cours de cette guerre tous ces fléaux réunis fondre sur eux.

La guerre commença entre les Athéniens et les Péloponnésiens par la rupture de la trêve de trente ans qu’ils avaient conclue après la prise de l’Eubée[*](445 avant notre ère. La trève fut observée quatorze ans.). J’ai exposé d’abord les motifs de cette rupture et l’origine du différend, afin qu’on ne se demande pas un jour quelle cause suscita entre les Grecs une guerre de cette importance. Le véritable motif, suivant moi, celui sur lequel cependant on gardait le plus profond silence, fut le développement de la puissance athénienne. C’est là ce qui, en inspirant des craintes aux Lacédémoniens,

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rendit la guerre inévitable. Voici d’ailleurs ]es raisons publiquement invoquées de part et d’autre pour rompre le traité et recourir aux armes.

XXIV. Épidamne[*](Plus tard Dyrrachium, et aujourd’hui Durazzo, sur l’Adriatique.) est une ville qu’on trouve à droite en entrant dans le golfe d’Ionie. Dans le voisinage habitent les Taulantiens, barbares de race illyrique. C’est une colonie de Corcyre, fondée sous les auspices du Corinthien Phalius, fils d’Ératoclide et descendant d’Hercule : Phalius avait été appelé dans ce but de la métropole suivant l’antique usage[*](Quand une colonie voulait faire elle-même un nouvel établissement, elle devait demander un chef à sa métropole, Corcyre, colonie de Corinthe, s’était conformée à cet usage lorsqu’elle, fonda Épidamne. Voici du reste les usages suivis dans la fondation d’une colonie : les colons recevaient de leurs concitoyens des armes et des vivres ; on leur remettait une charte nommée άποίχια, destinée à assurer leurs droits et leurs rapports avec les alliés de la métropole ; ils emportaient, en partant, le feu sacré, pris au tem- ple de la mère patrie, et c’était là qu’on devait le rallumer s’il venait à s’éteindre.), et quelques Corinthiens, ainsi que d’autre Grecs de race dorique, avaient concouru à la colonisation. Avec le temps, Épidamne devint une cité vaste et populeuse. Mais après des dissensions intestines prolongées pendant nombre d’années, elle fut écrasée dans nne grande guerre contre les barbares ses voisins, et vit sa puissance presque anéantie. En dernier lieu les riches, chassés par le peuple, peu de temps avant la guerre actuelle, se retirèrent chez les barbares et s’unirent à eux pour piller ceux de la ville par terre et par mer. Les Épidamniens restés dans la ville, ainsi harcelés, envoyèrent une dé- putation à Corcyre, comme à leur métropole : ils

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demandaient qu’on ne les abandonnât pas dans leur détresse ; qu’on réconciliât avec eux les exilés et qu’on mît fin à la guerre des barbares. Les ambassadeurs adressèrent ces demandes, assis en suppliants dans le temple de Junon ; mais leur prière fut repoussée, et les Corcyréens les renvoyèrent sans leur rien accorder.

XXV. Les Épidamniens, voyant qu’ils n’avaient aucun secours à attendre de Corcyre, et ne sachant comment sortir d’embarras, en voyèrent à Delphes demander à l’oracle s’ils ne devaient pas remettre le protectorat de la ville aux Corinthiens, comme à leurs fondateurs, et essayer d’en obtenir quelques secours. Le dieu leur ordonna de se donner aux Corinthiens et de les prendre pour chefs. Les ambassadeurs d’Épidamne se rendirent à Corinthe et, conformément aux ordres de l’oracle, offrirent la remise de la colonie[*](436 av. J.-C.) ; ils représentaient que leur fondateur était Corinthien, et invoquaient la réponse du dieu, priant instamment qu’on ne les abandonnât pas dans leur détresse et qu’on leur prêtât assistance. Les Corinthiens firent droit à cette juste demande et les prirent sous leur protection ; car ils étaient persuadés qu’Épidamne relevait d’eux, comme colonie, tout autant que de Corcyre. Ils avaient un autre motif, leur haine contre les Corcyréens qui les négligeaient, quoique sortis de leur sein. Ceux-ci, au lieu de leur rendre les honneurs d’usage dans les solennités de la Grèce et de choisir, comme les autres colonies, un Corinthien pour présider à leurs sacrifices, dédaignaient la métropole. Ils étaient à cette époque riches et puissants à l’égal des États les plus opulents

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de la Grèce ; ils l’emportaient même par leurs armements, et ne manquaient pas, dans l’occasion, de vanter la grande supériorité de leur marine ; enfin ils avaient hérité, pour les constructions navales, de la réputation d’habileté des Phéaciens, anciens habitants de Corcyre. Aussi s’adonnaient-ils avec d’autant plus d’ardeur à la navigation ; leur puissance était considérable, puisqu’ils possédaient cent-vingt trirèmes quand ils commencèrent la guerre.

XXVI. Tous ces griefs firent que les Corinthiens envoyèrent avec joie à Épidamne le secours réclamé ; ils donnèrent à qui voulut l’autorisation de s’y établir, et y firent passer une garnison composée d’Ambra- ciotes, de Leucadiens et de Corinthiens. On se rendit par terre à Apollonie, colonie de Corinthe[*](En Illyrie, à peu de distance d’Épidamne, et séparée de cette ville par les barbares Taulantiens.), de peur que la traversée par mer ne fùt inquiétée par les Corcyréens. Ceux-ci, en apprenant que de nouveaux habitants et une garnison se rendaient à Épidamne, et que la colonie s’était livrée aux Corinthiens, éprouvèrent un vif ressentiment : mettant aussitôt en mer vingtcinq vaisseaux, suivis plus tard d’une autre flotte, ils allèrent sommer avec hauteur les Épidamniens de recevoir les exilés. (Ceux-ci étaient venus à Corcyre et, montrant les tombeaux de leurs ancètres, invoquant la communauté d’origine, ils avaient demandé avec instance à être rétablis dans leur patrie.) Les Corcyréens exigeaient aussi qu’on renvoyàt la garnison venue de Corinthe et les nouveaux colons. Les Épidamniens ne voulurent rien entendre ; ceux de Corcyre allèrent

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alors les attaquer avec quarante vaisseaux : ils menaient avec eux les exilés, pour les rétablir, et un renfort d’Illyriens. En mettant le siége devant la ville ils commencèrent par déclarer qu’il ne serait fait aucun mal à ceux des Épidamniens et des étrangers qui voudraient se retirer, mais qu’autrement ils seraient traités en ennemis. N’ayant rien obtenu, ils assiégèrent la place qui était située sur un isthme[*](Cette position sur un isthme était très recherchée par les peuples navigateurs, surtout lorsqu’ils s’établissaient au milieu des barbares. Il était facile d’isoler la ville du continent, de la défendre et de la ravitailler par mer. Mais, d’un autre côté, l’investissement était plus facile pour une puissance maritime.).