History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése, Vol. 1-2. Zévort, Marie Charles, translator. Paris: Charpentier, 1852.

XV. Telles étaient les forces maritimes des Grecs dans les temps anciens et à une époque plus rapprochée. Elles suffirent du reste pour procurer une notable prépondérance à ceux qui les possédaient ; car elles augmentaient leurs revenus et assuraient leur domination sur les autres peuples ; à l’aide de leurs vaisseaux ils allaient soumettre les îles, surtout lorsque leur propre territoire était insuffisant.

Sur terre, il n’y eut aucune expédition d’où pût résulter un grand accroissement de puissance : toutes les guerres qui curent lieu n’étaient que de voisins à voisins ; les Grecs n’envoyaient pas au dehors d’expéditions lointaines en vue des conquêtes ; on ne voyait point alors les villes d’un rang inférieur s’allier aux plus puissantes et accepter leur commandement ; il n’y

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avait pas davantage d’alliance sur le pied de l’égalité pour des entreprises en commun ; chacun restait isolé et ne faisait la guerre qu’à ses voisins. Dans une seule guerre, celle qui eut lieu autrefois entre les Chalcidéens et les Érétriens[*](Chalcis et Érétrie, en Eubée, se firent la guerre à propos du territoire de Lelantium, renommé pour sa fertilité et ses eaux thermales. Les Milésiens soutinrent Erétrie, et les Samiens Chalcis (Hérodote, vii, 99 ; Strabon, x).), le reste de la Grèce se divisa et prit parti pour l’un ou l’autre des deux peuples.

XVI. Plusieurs États rencontrèrent des obstacles au développement de leur puissance : les loniens, en particulier, étaient arrivés à un haut point de prospérité lorsque Cyrus, avec les forces du royaume de Perse, renversa Crésus, soumit toute la contrée en deçà du fleuve Halys[*](Les anciens désignent ordinairement par ces mots l’Asie mineure, qu’ils appellent aussi Asie maritime, Asie en deçà du Taurus.), jusqu’à la mer, et réduisit en esclavage toutes les villes du continent. Darius, s’appuyant sur la marine des Phéniciens[*](Soumis à la Perse par Cambyse.), subjugua plus tard les iles[*](Hérodote dit (liv. i) que les iles Ioniennes s’étaient volontairement soumises à la domination de Cyrus.).

XVII. Tous les tyrans établis dans les villes de la Grèce, préoccupés uniquement de leurs intérêts, de la défense de leur personne et de l’accroissement de leur maison, se tenaient surtout dans les villes et s’y entouraient de tous les moyens de défense en leur pouvoir ; aussi, à part quelques entreprises contre leurs voisins, aucun d’eux ne fit il rien de mémorable. Il n’y eut que ceux de Sicile qui parvinrent à une haute puissance. Ainsi mille obstacles de tout genre s’opposèrent

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à ce que les Grecs fissent rien de remarquable en commun, et à ce que chaque État pût rien entreprendre isolément.

XVIII. Plus tard les tyrans d’Athènes et les derniers des nombreux tyrans qui longtemps avaient opprimé le reste de la Grèce furent chassés par les Lacédémoniens[*](Hippias, tyran d’Athènes, fut chassé par Cléomène, roi de Sparte (an 510). Aristote rapporte également (Polit., v, 8) que la plupart des tyrans furent chassés par les Lacédémoniens.), à l’exception de ceux de Sicile[*](En Sicile, la tyrannie finit à Agrigente, vers 472 av. J.-C., par l’expulsion de Thrasydée. Thrasybule, dernier tyran de Syracuse, fut chassé en 465.). Quant à Lacédémone, des séditions presque continuelles l’agitèrent, aussi loin que nous puissions remonter, de son occupation[*](Les Doriens ne fondèrent pas Sparte ; ils s’en emparèrent sur les Achéens.) par les Doriens ses habitants actuels ; mais néanmoins elle eut très anciennement de bonnes lois[*](Hérodote dit (i, 65) qu’aucun peuple de la Grèce n’eut d’aussi mauvaises lois que les Lacédémoniens jusqu’à Lycurgue.) et se pré- serva toujours de la tyrannie. En effet, quatre cents ans et plus se sont écoulés de l’établissement de la législation qui régit encore aujourd’hui les Lacédémoniens à la fin de la guerre actuelle[*](La guerre du Péloponnèse se termine en 404 av. J.-C., époque de la prise d’Athènes par Lysandre. On place ordinairement la réforme de Lycurgue 884 avant J.-C. Il y aurait donc un intervalle de 480 ans.). C’est à cette stabilité qu’ils durent la puissance qui leur permit d’intervenir pour régler les intérêts des autres villes. Peu d’années après l’expulsion des tyrans de la Grèce se livra la bataille de Marathon, entre les Athéniens et les Mèdes[*](490 av. J.-C.). Ce fut dix ans plus tard que le Barbare revint à la tête

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de la grande expédition pour asservir la Grèce[*](480 av. J.-C.). Devant l’imminence et la grandeur du danger les Lacédémoniens, supérieurs en puissance, prirent le commandement des Grecs alliés pour la résistance ; les Athéniens, à l’approche des Mèdes, eurent la pensée d’abandonner leur ville ; ils transportèrent tout ce qu’ils purent à bord de leurs vaisseaux et prirent la mer pour demeure ; puis, lorsque les barbares eurent été repoussés d’un commun effort, ceux des Grecs qui secouèrent le joug du roi, tout aussi bien que ceux qui l’avaient combattu d’abord, ne tardèrent pas à se partager entre les Athéniens et les Lacédémoniens : c’étaient là évidemment les deux puissances prépondérantes, l’une sur terre, l’autre sur mer. Leur union fut de courte durée : bientôt après, les Lacédémoniens et les Athéniens en vinrent à une rupture et se firent la guerre avec l’assistance de leurs alliés. Dès lors ceux des autres Grecs entre lesquels s’élevait quelque différend eurent recours à l’une des deux nations rivales ; et de cette sorte tout le temps qui sépare la guerre médique de la guerre actuelle se passa pour les Athéniens et les Lacédémoniens en alternatives continuelles de traités et de combats, soit entre eux, soit avec leurs alliés révoltés ; ils arrivèrent donc à la lutte parfaitement préparés, et avec toute l’expérience que donne l’habitude d’agir au milieu des dangers.

XIX. Les Lacédémoniens n’exigeaient aucun tribut des alliés soumis à leur autorité[*](Les conditions imposées par les Lacédémoniens aux peuples alliés étaient assez douces ; toutes les villes alliées restaient libres et autonomes ; elles ne payaient aucun tribut ; seulement dans les circonstances graves, et pour la défense des intérêts communs, elles fournissaient une contribution déterminée. Tous les alliés avaient également droit de suffrage ; les questions étaient décidées à la majorité. C’est ainsi que la guerre du Péloponnèse fut résolue, à Sparte, dans une assemblée de tous les confédérés. Les procès entre particuliers étaient réglés suivant les lois du lieu où ils avaient pris naissance ; entre Etats différents, par des arbitres. Les Lacédémoniens s'étaient réservé la convocation et la présidence des assemblées ; ils faisaient exécuter les résolu- tions prises en commun, réglaient les contingents des autres villes en hommes, vivres, munitions, fixaient les contributions en argent, etc. —Thucydide a signalé (liv. i, 141 ) les vices de cette organisation.) ; ils s’attachaient seu- lement à leur faire adopter, dans l’intérêt de leur

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politique personnelle, le gouvernement oligarchique. Les Athéniens, au contraire, s’étaient emparés des vaisseaux de tous les autres États, excepté Chio et Lesbos, et avaient imposé partout un tribut en argent. Aussi, dans la guerre actuelle, purent-ils faire, réduits à leurs seules ressources, des armements plus considérables qu’à l’époque où, entourés de leurs alliés, ils étaient dans tout l’éclat de leur puissance[*](Thucydide fait ici allusion à l’époque où les Athéniens furent investis du commandement contre les Perses, après la retraite des Lacédémoniens. L’autorité d’Athènes sur ses alliés avait d’abord été renfermée dans les mêmes limites que celle des Lacédémoniens : assemblées générales des alliés à Delos ; délibération en commun ; contribution de guerre, consacrée exclusivement à la défense commune ; mais bientôt les Athéniens, en divisant les alliés, en attaquant d’abord les plus faibles, les soumirent successivement, imposèrent partout leurs propres lois, excitèrent la jalousie du peuple contre les grands, implantèrent la démocratie de vive force, et, à la faveur des troubles qu’ils excitaient, imposèrent partout de lourds tributs. Au commencement de la guerre du Péloponnèse, les seuls de leurs alliés qui eussent conservé leur indépendance étaient les Platéens, les Messénicns de Naupaete, les habitants de Chio et de Lesbos.).

XX. Telle m’est apparue l’antiquité. Il est difficile, du reste, d’admettre tous les témoignages qui se transmettent d’àge en âge ; car, en général, les hommes se communiquent sans aucun contrôle le récit des faits passés, même de ceux qui intéressent leur propre pays. C’est ainsi que la plupart des Athéniens croient

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qu’Hipparque exerçait la tyrannie quand il fut tué par Har- modius et Aristogiton. Ils ne savent pas qu’Hippias commandait alors, comme aîné des fils de Pisistrate, et qu’Hipparquc et Thessalus étaient ses frères. Au jour fixé, et au moment même de l’exécution, Harmodius et Aristogiton soupçonnèrent que quelques-uns de leurs complices avaient fait des révélations à Hippias ; le croyant instruit, ils s’abstinrent à son égard ; mais ils voulurent du moins, avant d’être arrêtés, faire quelque action d’éclat et ne pas s’être exposés pour rien ; ayant rencontré près du temple nommé Léocorion[*]( Le Léocorion était un temple d’Athènes consacré aux filles de Léos, fils d’Orphée. L’oracle de Delphes avait déclaré que le seul moyen de sauver la ville était de les sacrifier, et leur père les avait livrées lui-même (Élien, Hist. div. xii, 28).) Hipparque occupé à se préparer pour la fête des Panathénées[*](Fète en l’honneur de Minerve. Les grandes panathénées se célébraient tous les quatre ans.) ils le tuèrent. Il y a beaucoup d’autres faits, même contemporains et que le temps n’a pas effacés de la mémoire, dont on n’a cependant que de fausses idées dans le reste de la Grèce ; ainsi on croit que les rois de Lacédémone donnent chacun deux suffrages au lieu d’un, et qu’ils ont une cohorte appelée Pitanate, ce qui n’a jamais existé. Tant la plupart des hommes ont peu de souci de la recherche du vrai et s’attachent de préférence à ce qui est sous leur main !

XXI. Néanmoins on ne se trompera guère en

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admettant, sur les preuves que j’ai alléguées, que les événe- ments dont j’ai présenté l’esquisse sont tels que je l’ai dit ; à moins qu’on n’aime mieux accepter les récits pompeux des poëtes qui ont exagéré et embelli les faits, ou les discours arrangés des historiens, plus préoccupés de flatter l’oreille que de suivre la vérité[*](Thucydide fait ici allusion à Hérodote, sans le nommer. Il laisse rarement échapper l’occasion d’attaquer ce grand historien, dont le génie poétique et brillant contrastait avec l’esprit rigoureux et positif de Thucydide. C’est à Hérodote (vi, 57) qu’est empruntée la tradition sur le double suffrage des rois de Lacédémone et celle relative à la cohorte Pitanate (ix, 53).) en racontant des événements pour lesquels les preuves manquent, et qui, pour la plupart, effacés par le temps, sans valeur historique, ont pris rang parmi les faits mythologiques. On peut donc croire que les résultats de mes investigations, appuyées sur des témoignages aussi incontestables que possible lorsqu’il s’agit de faits anciens, ont une suffisante autorité.

Que l’on juge par les faits la guerre actuelle, et, malgré la tendance qu’ont les hommes à croire toujours que la guerre dans laquelle ils sont engagés est la plus importante de toutes, puis, quand elle est finie, à admirer davantage les exploits antérieurs, on verra clairement que celle-ci l’emporte sur celles qui ont précédé.

XXII. Quant aux discours prononcés aux approches de la guerre, ou pendant sa durée, il était difficile d’en conserver exactement les termes précis, soit que je les eusse personnellement entendus, soit qu’'ils m’eussent été rapportés d’ailleurs. Aussi ai-je prêté à chacun le langage qu’il me paraissait avoir dû nécessairement

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tenir dans la circonstance, me tenant, du reste, pour l’ensemble de la pensée, le plus près possible de ce qui avait été dit réellement[*](Il est facile de voir que ces discours sont, au moins pour le style, entièrement de Thucydide. On y reconnaît partout sa manière d’écrire ; la plupart même eussent été déplacés dans les circonstances où l’historien suppose qu’ils ont été prononcés ; ils ne sont qu’un cadre adopté pour détacher du corps de l’ouvrage des événements, des détails de moeurs que Thucydide a voulu mettre dans un plus grand jour (V. la Préface).). Pour ce qui est des événe- ments de la guerre, je ne m’en suis rapporté ni aux informations du premier venu, ni même à mon opinion personnelle ; j’ai cru ne devoir rien écrire sans avoir soumis à l’investigation la plus exacte chacun des faits, tout aussi bien ce que j’avais vu moi-même que ce que je connaissais par ouï-dire. Il était difficile, d’ailleurs, de découvrir la vérité ; car ceux qui avaient assisté aux événements ne s’accordaient pas dans leurs rapports, et les dires des deux partis variaient suivant les inclinations personnelles et la mémoire de chacun. Peut-être aussi ces récits, dépouillés de tout merveilleux, paraîtront- ils moins agréables à la lecture ; mais il me suffira qu’ils soient jugés utiles par ceux qui voudront connaître la vérité sur le passé et préjuger les événements ou identiques, ou analogues, qui naîtront dans l’avenir du fonds commun de la nature humaine. Cet ouvrage est plutôt un bien légué à tous les siècles à venir qu’un jeu d’esprit destiné à charmer un instant l’oreille.